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Extraction du sable marin : menace pour nos rivages

De Wikhydro

Sommaire

Introduction

Depuis quelques années et partout dans le monde, la polémique sur l'extraction du sable marin enfle. En France, les mouvements de contestation voient le jour au même rythme que les nouveaux projets. Les problématiques environnementales en sont le principal motif. L'île de Sein, la presqu'île de Quiberon, la baie de Lannion, ou encore l'île de Noirmoutier sont quelques exemples parmi les cas français les plus connus. Après avoir énuméré quelques constats majeurs, nous regarderons quelle est la place du sable dans notre quotidien, d'où celui-ci provient et comment il est extrait. Nous verrons ensuite quels peuvent être les impacts environnementaux engendrés et s'il existe des dispositifs réglementaires qui encadrent ces pratiques. Enfin nous étudierons quelles sont les alternatives et s'il est vraiment possible de substituer le sable marin.

Constats

Voici une liste non exhaustive des constats les plus alarmants concernant l'utilisation du sable à l'échelle mondiale. Celle-ci a été édifiée par l'équipe de Denis Delestrac, réalisateur du documentaire "Le sable, enquête sur une disparition" (2013), diffusé sur ARTE [1].


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> Le sable est la 3ème ressource la plus utilisée au monde, après l’air et l’eau <


> Il représente un volume d’échanges internationaux de 70 milliards de dollars par an <


> Plus de 15 milliards de tonnes utilisées dans le monde chaque année <


> Sur la planète, 2/3 de ce qui est construit est en béton armé,

Le béton est constitué de 2/3 de sable,

Il faut 200 tonnes de sable pour construire une maison de taille moyenne,

Un bâtiment comme un hôpital, consomme environ 3000 tonnes,

Chaque kilomètre d’autoroutes engloutit au moins 30 000 tonnes de sable,

Pour construire une centrale nucléaire, il faut compter environ 12 millions de tonnes <


USA échangeur entre les autoroutes 105 et 110 à LA.jpg


> Entre 75 et 90% des plages de la planète sont aujourd’hui menacées de disparition,

Si on ne fait rien d’ici 2100, les plages du monde seront de l’histoire ancienne <


> A Dubaï, la presqu’île artificielle autoproclamée “8e merveille du monde” a coûté plus de 12 milliards de dollars,

et a ingurgité près de 150 millions de tonnes de sable pompé au large des côtes de Dubaï,

3500 sociétés australiennes exportent vers la péninsule arabique. Leurs bénéfices ont triplé en 20 ans,

et le sable représente aujourd’hui un jackpot annuel de 5 milliards de dollars pour l’Australie <


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> L’existence même de Singapour dépend de ses importations de sable. Sa superficie s’est agrandie de 20% ces 40 dernières années <


> En Inde, les pirates du sable agissent au grand jour sur plus de 8000 sites illégaux d’extraction, disséminés sur les côtes et rivières du sous-continent <


> Au Maroc, le sable volé représente à ce jour, aux alentours de 40% à 45% des prélèvements.

En Floride, 9 plages sur 10 sont en voie de disparition <


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> Aux Maldives, l’extraction de sable liée à la montée des eaux a déjà forcé l’évacuation de 120 îles <


> En Chine, 65 millions de logements sont vides, pourtant la construction est florissante et engloutie 1/4 du sable extrait sur la planète <


> L’Espagne détient le triste record du pays qui a utilisé le plus de sable en Europe... pour rien.

Alors qu’elle connaît une crise du logement sans précédent, 30% des habitations construites depuis 1996 sont inoccupées.

Des aéroports entiers ont été édifiés, mais n’ont jamais vu un passager... <


Aéroport fantome espagne.jpg


La place du sable dans notre quotidien

Les constats énumérés ci-dessus nous permettent de mesurer la place que le sable peut avoir dans notre quotidien, notamment dans le secteur de la construction. Chaque année en France, ce sont plus de 7 millions de tonnes de sable qui sont puisées dans l’océan Atlantique et dans la Manche. A 95 %, ce sable est destiné à la fabrication de béton pour la construction [2].

Le sable utilisé pour la construction des routes et autoroutes (couches d'enrobés) est quant à lui d'origine éruptive et non sédimentaire. Cela signifie qu'il ne provient pas des rivières ou de la mer mais du concassage des roches dans les carrières.

Voici un aperçu général des autres domaines et produits pour lesquels le sable entre en composition: le béton, le mortier, le verre, la peinture, le plastique, les polymères, le caoutchouc, le mastic, la colle, la poudre de silice (résistante à l’abrasion), les additifs alimentaires (animaux), les ordinateurs, les puces électroniques (silicium), etc. Les sables riches en débris marins (calcaire) sont également utilisés en agriculture, maraîchage, horticulture et sylviculture pour l’amendement des sols. [3]

D'où vient le sable?

Depuis 5 000 ans, les hommes ont extrait des roches que ce soit par l'exploitation de mines, la déforestation ou encore l'extraction de granulats.

L'extraction de granulats (sables, graviers et galets) est majoritairement effectuée dans des carrières de sable et de gravier (granulats roulés) et de roches massives (granulats concassés, roches ornementales). Mais face à l'épuisement des ressources terrestres en granulats alluvionnaires et aux désordres engendrés par la surexploitation dans les rivières (approfondissement du lit, déchaussement d'ouvrages d'art), les industriels se sont tournés vers des ressources de substitution, notamment les granulats marins.

L'exploitation de sable marin s'est développée depuis les années 1970 et est en plein essor depuis. Certains navires de drague peuvent pomper par jour entre 4 000 et 400 000 m3 de sable au fond de la mer [4].

Pour résumer, le sable provient de deux origines principales:

  • Origine éruptive: qui correspond au concassage des roches dans les carrières.
  • Origine sédimentaire: qui correspond soit à l'érosion des roches en sable puis transport du sable par les rivières jusqu'aux côtes ; soit à l'érosion des caps et des falaises par l'action des vagues et des conditions météorologiques.

Les formes d'extraction du sable marin

C'est sur le plateau continental (zone qui longe les côtes) que sont exploités des granulats marins. Ces derniers correspondent aux sables et graviers (siliceux et calcaires) qui sont extraits des fonds marins. Les granulats marins siliceux sont utilisés pour les travaux de construction comme les matériaux qui sont extraits des carrières terrestres à qui ils offrent une alternative intéressante. Quant aux granulats marins calcaires, ils sont utilisés pour l'amendement des sols et le traitement de l'eau [5].

L'extraction de granulats marins est, en France, principalement réalisée grâce à des navires dédiés à cette activité et appelés des dragues aspiratrices en marche (ou sabliers); il n'y a donc aucune plate-forme permanente d'exploitation en mer. Ces dragues sont généralement équipées pour extraire à environ 30 mètres de profondeur. La capacité de chargement des navires sabliers est comprise entre 1000 et 8500 m3 et il faut en moyenne deux heures de présence sur la zone pour extraire et remplir la cale.

Quand le navire sablier arrive dans le périmètre autorisé à l’extraction, il ralentit et déploie son élinde (conduite permettant d'aspirer les granulats), tout en poursuivant sa route à faible allure (2 à 4 km/h), jusqu'à ce qu'elle atteigne le fond marin. L'élinde racle le fond et aspire, grâce à un système de pompage, un mélange d'eau, de sable et de graviers appelé « tout-venant », qui remonte et se déverse dans la cale du bateau. L'eau contenue dans le « tout-venant » s'évacue de la cale par le fond du navire (c'est la déverse) ou par débordement (c'est la surverse). Déverse ou surverse entraînent avec elle de fines particules (sables fins et argiles) qui retournent à la mer, formant le "panache turbide". Le passage de la tête d’élinde en continu sur le fond marin crée des sillons réguliers parallèles plus ou moins profonds, selon le type de bec et les conditions de dragage (en général 1 à 2 mètres de large pour 0,3 à 0,5 mètre de profondeur).

Il existe un second type de navire sablier: les dragues à benne preneuse. Elles ont longtemps été majoritaires en France et ne sont utilisées actuellement que sur 2 gisements. Ce système, qui demande un temps très long de chargement, ne convient qu'à proximité des côtes par petites profondeurs (de l'ordre de 10 m) et reste tributaire des conditions météorologiques. [7]


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  Drague aspiratrice en marche, IFREMER

Les impacts sur l'environnement

Quels que soient les objectifs et les mesures prises, l'exploitation du fond de la mer n'est pas sans conséquences et entraîne des modifications temporaires ou permanentes du milieu marin. C’est en effet un système complexe où les facteurs physiques et biologiques sont interdépendants [6].

Au cours de l'extraction de granulats, l'eau est le premier milieu altéré par la création d'une turbidité ; en profondeur par le passage du bec d'élinde et en surface par le rejet des particules fines avec l'eau de la surverse (ou déverse). Même faible, cette turbidité n'est pas négligeable du fait de ses implications sur la flore et la faune benthiques. Les particules fines forment un panache qui, entraîné par les courants, se dépose à nouveau soit en mer (pour être éventuellement remobilisé) soit sur le littoral. À la suite de l'extraction, un changement de la morphologie du site exploité peut modifier le régime des courants de fond. En modifiant ainsi l'équilibre des sédiments superficiels, ces extractions pourraient influer sur l'érosion côtière, particulièrement dans le cas d'exploitation à proximité des côtes et à faible profondeur. De plus, les excavations peuvent rendre ces secteurs temporairement impropres au chalutage.

Les effets des exploitations sur les ressources biologiques sont soit immédiats, donc manifestes, soit à long terme, auquel cas seul un suivi sérieux permettrait d'en mesurer l'importance. Parmi les répercussions immédiates, la destruction du peuplement benthique dans la zone d'exploitation est indéniable. Cette destruction affecte essentiellement les invertébrés, qu’ils soient exploités par l'homme ou sources de nourriture pour certains poissons. Il convient de citer également le risque de destruction des frayères pour les espèces qui pondent sur le fond (hareng en Manche orientale et en Mer du Nord), dont l'intérêt commercial est important, et des nourriceries où se concentrent les jeunes individus.

Les répercussions à plus long terme sont moins aisées à mettre en évidence. Elles sont difficiles à différencier des variations saisonnières ou annuelles naturelles. [8]


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  Répercussions de l'extraction de sable sur le milieu marin, IFREMER

Dispositifs réglementaires de protection environnementale

Les risques d’impacts biologiques et géomorphologiques de l’extraction de granulats posent la question de l’encadrement réglementaire actuel de l’activité. Le cadre actuel repose principalement sur les dispositifs suivants: [6]

  • Au niveau international:

La convention OSPAR pour la protection du milieu marin de l’Atlantique nord-est: notamment, elle impose une amélioration des connaissances des habitats benthiques, établit la liste des espèces en déclin ou en danger, vise la mise en place d’un réseau commun de zones marines protégées.

  • Au niveau européen:

La directive Habitats (92/43/CE du 21.5.1992): visant la conservation des habitats naturels, de la faune et de la flore sauvage, elle est en phase avec la convention OSPAR et a contribué à l’établissement du réseau Natura 2000. Elle s’applique au milieu marin, contribue au classement d’habitats d’espèces marines et, par voie de conséquence, à la limitation des sites d’extraction de granulats marins ; comme la convention OSPAR, elle vise entre autres la protection du maërl.

  • Au niveau national:

1. Les «Stratégies nationales pour la biodiversité» 2004 et 2011-2012 proposent des orientations politiques : la SNB 2004 comprenait un «plan d’action mer» 2008-2010 qui préconisait l’arrêt de l’extraction de maërl «dès que possible» dans les zones d’intérêt écologique majeur et la recherche de produits de remplacement, ainsi que la simplification du régime d’extraction en mer et la définition de possibilités d’extraction durable spécifiant un objectif de protection de la biodiversité.

2. Plus contraignante juridiquement, la loi «Grenelle» 2009-967 du 3 août 2009 de programmation relative à la mise en œuvre du Grenelle de l’environnement contient en son titre II des dispositions sur le maintien de la biodiversité. L’article 35 prévoit une réforme du régime des extractions en mer et une limitation des prélèvements de maërl à des usages à faible exigence quantitative.

3. L'article R 122-3 du code de l'environnement dispose que le contenu de l'étude d'impact doit être en relation avec l'importance des travaux et aménagements projetés et avec leurs incidences prévisibles sur l'environnement, et doit prévoir une analyse de l'état initial du site et de son environnement, permettant de démontrer les effets directs et indirects du projet.

4. L'article L 321-8 du code de l'environnement dispose que les extractions peuvent être interdites lorsqu'elles risquent de compromettre, directement ou indirectement, l'intégrité des plages, des dunes littorales et des frayères.

Peut-on substituer le sable marin?

Voici une liste non-exhaustive des alternatives au sable marin.

Prenons tout d'abord l'exemple des matériaux recyclés. Il existe actuellement trois filières principales de recyclage nous permettant de produire des granulats. La première est celle du verre broyé. La seconde, celle de la déconstruction, traite les matériaux issus de la démolition de bâtiments ou de chaussées. On parle ici de granulats recyclés car la matière première utilisée pour les produire est elle-même constituée de granulats « purs » ou combinés à des liants (dans le béton et les enrobés routiers). La troisième filière est celle des sous-produits industriels tels que les schistes houillers, les laitiers de hauts fourneaux ou d’aciéries ou encore les mâchefers d’incinération d’ordures ménagères. On parle alors aussi de granulats artificiels car la matière première utilisée n’est pas du sable et des graviers mais des résidus de procédés industriels [9].

Au-delà du recyclage, on retrouve des alternatives plus locales.

Au Togo par exemple, l’utilisation du sable marin est interdite depuis 3 ans. Cette mesure a été prise pour freiner l’érosion côtière mais il a fallut trouver une solution alternative pour le secteur de la construction. Ainsi, l’Institut Polytechnique de Bâtiment et des Travaux Publics (IPBTP) a proposé l'utilisation de la terre stabilisée. La technique consiste à fabriquer des briques à partir de terre simple notamment avec de l’argile et de la mélanger avec du ciment. Selon les ingénieurs, c'est une solution économique et durable dont la durée de vie est estimée à 80 ans [10].

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  La brique en terre stabilisée comme alternative au sable marin, Togo


On retrouve également des alternatives très locales en Bretagne telles que la crépidule (coquillage invasif qui se trouve en baie de Saint-Brieuc) ou encore la tangue du Mont Saint-Michel (sédiment calcaire dont les éléments sont plus fins que ceux du sable) [11].

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  La crépidule, ou berlingot de mer


Il semble pour le moment difficile de faire intégrer ces nouvelles pratiques alternatives au secteur du bâtiment. En effet, c'est un secteur qui a l’habitude de travailler avec des matériaux bien définis et qui n'est pas forcément sensible aux problématiques environnementales. La communication autour du sujet puis le développement de filières apparaissent primordiales. Dans le but de limiter la consommation de béton, il est également possible de favoriser les constructions en bois : matériau qui présente de nombreux atouts (bon isolant, plus économique, ressource naturelle, impact environnemental réduit, recyclable, etc.).

Conclusion

Au vue des différents constats et études menés sur le sujet, la situation mondiale de nos rivages semble alarmante. Bien que depuis plusieurs années ces pratiques sont mises à jour et se font connaitre, il semblerait que les enjeux financiers gardent une large avance sur les enjeux environnementaux.

Il est toutefois primordial de saisir l'utilité et l'importance du sable marin quant à la préservation de nos écosystèmes. Des extractions massives engendrent le déséquilibre voire la perte de ces derniers. De plus, le sable n'est pas un matériau renouvelable à l'échelle humaine. Les processus d'altération et d'érosion sont de l'ordre de plusieurs milliers années.

Fort de ce constat, nos réflexions et comportements doivent évoluer. Il s'agit maintenant de se demander comment nous, les Hommes, allons nous nous adapter aux processus naturels et non pas le contraire. Nous le savons tous et le constatons chaque jour : la nature est reine et elle le restera.

Alors réagissons et espérons que nos plages ne soient pas toutes en voie de disparition...

Références

  • [1] "Le Sable, enquête sur une disparition", Documentaire ARTE, 2013

http://future.arte.tv/fr/sujet/nos-plages-court-de-sable#article-anchor-14781 http://download.pro.arte.tv/uploads/Le-sable-enquete-sur-une-disparition.pdf

  • [2] Les marchands de sable menacent-ils les dunes françaises ?

http://www.terraeco.net/Les-marchands-de-sable-menacent,51075.html

  • [3] Comprendre - Le sable, sa chimie, ses applications

http://www.espace-sciences.org/sciences-ouest/comprendre-le-sable-sa-chimie-ses-applications

  • [4] Extraction de sable

http://fr.wikipedia.org/wiki/Extraction_de_sable

  • [5] Les extractions marines

http://www.unpg.fr/nos_activites/les_granulats_en_bref

  • [6] Extraction de matériaux marins, IFREMER

https://www.ifremer.fr/sextant_doc/dcsmm/documents/Evaluation_initiale/analyse_economique_sociale/GAS/AES_extraction_V2bis_GDG

  • [7] Techniques d'extraction

http://wwz.ifremer.fr/drogm/Ressources-minerales/Materiaux-marins/Techniques-d-extraction

  • [8] Les répercussions sur l'environnement

http://wwz.ifremer.fr/drogm/Ressources-minerales/Materiaux-marins/Presentation-generale

  • [9] La production de granulats recyclés et artificiels

http://www.unpg.fr/nos_activites/comment_sont-ils_produits__/produire_des_granulats_recycles

  • [10] L’alternative au sable marin

http://www.republicoftogo.com/Toutes-les-rubriques/Economie/L-alternative-au-sable-marin

  • [11] « Les eaux ont beau couler dans tous les sens, le sable restera toujours au fond », vraiment ?

http://blog.slate.fr/tendances-environnement/2013/06/06/%C2%AB-les-eaux-ont-beau-couler-dans-tous-les-sens-le-sable-restera-toujours-au-fond-%C2%BB-vraiment/


Le créateur de cet article est Adeline Bordais
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