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MERMOZ : un paquebot de légende

De Wikhydro
Version du 9 avril 2015 à 15:39 par Natacha Roger (discuter | contributions)

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Sommaire

Interview d'Olivier Prunet : Capitaine au Long Cours

Interview de Olivier Prunet : dernier commandant de MERMOZ


MERMOZ, un paquebot de légende par Wikhydro

Laissez-vous conter l'existence passionnante de MERMOZ : paquebot de légende

Cette page fait partie d'un ensemble de deux pages dédiées au paquebot MERMOZ et à ses croisières tout autour du monde sous le commandement d'Olivier Prunet.

Historique

La première tôle du JEAN MERMOZ a été posée fin 1955, aux chantiers Dubigeon de Saint Nazaire, et le navire a été lancé le 17 Novembre 1956, par glissement sur un ber incliné, enduit de suif, jusqu’aux eaux de la Loire.

A cette époque, la construction navale connaissait un véritable essor, et le chantier de Saint Nazaire était au deuxième rang mondial derrière le chantier Deutsche Werft de Hambourg. Quant à la marine marchande française, elle était au 6e rang mondial derrière les USA, la Grande Bretagne, la Norvège et, déjà, le Libéria et Panama.

La marraine du navire est Michèle Hamard, une hôtesse de l’air qui fût une amie de Jean Mermoz.

  • Le 25 Avril 1957, il réussit brillamment ses essais à la mer, atteignant une vitesse de 18,5 nœuds. Mais sa vitesse normale en exploitation sera de 16 nds.
  • Le 4 Mai 1957, travaux d’emménagements terminés, il quitte St Nazaire où la situation sociale s’est considérablement dégradée et où des grèves ont carrément tourné à l’insurrection. Il est accueilli à Marseille par une escadrille d’avions Mystère IV, spécialement envoyée par le ministère de l’air.

JEAN MERMOZ appartient alors à la compagnie Fraissinet et Cyprien Fabre. Son nom a été choisi par Jean Fraissinet, lui-même pilote de chasse et ami de l’aviateur disparu.
Comme paquebot mixte, il assurera la ligne Marseille-Pointe Noire, avec escales aux Canaries et à Madère. Ses rotations alternent avec celles du Foch et du Général Mangin qui assurent la même ligne.

Débuts de JEAN MERMOZ : lancement, départ de Saint-Nazaire et de Marseille
lancement de mermoz saint nazaire
lancement de mermoz saint nazaire multi521
jean memoz a saint nazaire
jean mermoz a marseille


Le voyage inaugural débute le 29 Mai 1957, sous les ordres du commandant Reynaud et se terminera à Marseille le 11 Juillet. L’accueil aura été particulièrement triomphal à Dakar, ville d’où Mermoz s’était envolé le 12 Juillet 1930 pour sa première traversée de l’Atlantique sud. Il s’était posé 21 heures plus tard à Natal, ouvrant ainsi la ligne de l’aéropostale sur l’Amérique du sud.

Jusqu’en 1965, JEAN MERMOZ effectuera donc des voyages réguliers sur la côte occidentale d’Afrique. Mais en 1965, suite à l’indépendance des colonies africaines et à la concurrence de l’avion, des difficultés financières surgissent et se crée la Nouvelle Compagnie de Paquebots. Elle regroupe les paquebots de Fraissinet, Chargeurs Réunis et Paquet, soit onze navires au total : Foucault, Foch, Général Leclerc, Général Mangin, Lyautey, Jean Mermoz, Renaissance, Ancerville, Azrou et Azemmour. Malgré ce regroupement, les navires seront vendus un à un et seul sera sauvé le Jean Mermoz.

En Juillet 1966, j’embarquai aux Chargeurs Réunis, comme jeune élève officier de vingt ans sur un navire construit dans les années 40 au Canada, le BILMA. En escale à Douala, j’eus alors l’occasion de rencontrer le JEAN MERMOZ, amarré juste sur notre arrière, et je le pris en photo lors de son appareillage. J’ignorais alors, que trente ans plus tard, j’en serai le commandant en titre.

Fin 1969, JEAN MERMOZ entre aux chantiers Mariotti de Gênes, où il va subir plusieurs mois de transformations. La silhouette est rajeunie, la cheminée modifiée, les emménagements intérieurs entièrement repensés et redistribués, la cale arrière supprimée. Le nom est alors changé en MERMOZ.
Mermoz est donc devenu ce navire blanc, ceinturé d’une bande rouge et bleue, dont la silhouette familière va se montrer sur toutes les mers du globe.

Transformation de JEAN MERMOZ en MERMOZ
transformation du jean mermoz en mermoz
mermoz


Car MERMOZ va effectuer descroisières dans le monde entier, d’abord sous les couleurs de la Nouvelle Compagnie de Paquebots, puis pour des armements aux noms divers, mais toujours pour le compte de la Compagnie des Croisières Paquet. Il demeure propriété du groupe Chargeurs SA.

MERMOZ sur les mers du globe
noumea
odessa russie
norvege stavenger
bresil rio copacabana


En 1978, trente marins indonésiens sont embarqués malgré les hurlements des syndicats de navigants. Et le 10 Août 1984, dans le port de Tromsö, le pavillon des Bahamas remplace le pavillon français. Le nombre des Indonésiens est porté à 200, pour environ 80 Français et, en plus petit nombre, une quinzaine d’autres nationalités. La plupart des Indonésiens sont originaires de Java, Sumatra, Bali et Sulawesi.

Les incidents de navigation

Tout au long de sa carrière, Mermoz sera un navire particulièrement chanceux, et s’il connaîtra quelques mésaventures, aucune n’aura de conséquences dramatiques.

  • La plus sérieuse se produira le 31 Décembre 1975. Ayant quitté le port guatémaltèque de Santo Tomas de Castille, prés de Puerto Barrios, et faisant route vers Cozumel, le navire s’échoue à 02h30 du matin, à pleine vitesse, sur la bordure sud du Glover Reef, au large du Belize. Les veilleurs de la passerelle sont surpris lorsque le navire s’arrête comme un skieur nautique arrivant sur une plage et quand les mécaniciens, alertés par la différence de régime des moteurs, leur demandent ce qui se passe. Les 576 passagers n’ont pratiquement rien senti. Par chance, le navire s’est immobilisé sur une bande de sable entre deux têtes de corail. L’avant a déjaugé de 3,30m, tandis que l’arrière s’est enfoncé de 2,50m. Les prises d’eau sont libres. Il faudra 15 jours de manœuvres, qui seront d’ailleurs un modèle du genre, pour le sortir de sa fâcheuse position. Il rejoindra alors Belize par ses propres moyens, complètera ses approvisionnements et reprendra ses croisières n’ayant subi aucune avarie.
  • Le deuxième incident notable aura lieu lors d’un accostage à Calais le 1er Juin 1985. Déporté par un fort courant, Mermoz heurte violemment la drague Popeye qui ne doit qu’à ses vérins de fixation de ne pas chavirer. Les dégâts sont sérieux. Il faudra annuler une croisière et le navire gagnera Dunkerque où il sera réparé.
  • Le troisième incident aura lieu le 12 Août 1992 au retour d’une croisière au Spitzberg et alors que j’en étais le commandant. A 01h30 du matin, dans l’un des passages les plus étroits des routes intérieures de Norvège, le détroit de Skatestraumen, Mermoz manque de peu de couper en deux un navire norvégien qui, suite à une avarie de barre, s’est mis en travers du passage quasiment sous son étrave. Le pilote norvégien alors en charge de la manœuvre parvient à éviter la collision, mais le navire reste immobilisé contre un récif jusqu’au matin. Par chance, cette fois encore la coque n’a subi aucun dégât, mais l’hélice bâbord a vu toutes ses pales sectionnées. Il faudra débarquer les passagers à Bergen et gagner Dunkerque sur un moteur pour effectuer les réparations.

Officier aux Chargeurs Réunis, j’ai été détaché à la compagnie Paquet en 1980. Après cinq années passées sur Azur, j’ai été affecté sur Mermoz. Mis à part quelques remplacements de commandant sur Ocean Pearl et Ocean Princess, j’aurai donc passé quatorze années sur ce navire.

Les représentations de Mermoz

A ma connaissance, il existe assez peu de tableaux représentant le Mermoz. J’ai néanmoins pu en réunir quelques uns qui constituent aujourd’hui ma collection personnelle.
Tout d’abord, des aquarelles du peintre Jean-Pierre Rémond, qui a fait de nombreux voyages sur MERMOZ..
Voici le tableau qu’il y a exécuté, assez connu car il en a fait de nombreux tirages sur gravures.

  • Mermoz au mouillage dans le port de La Valette, à Malte.
  • Mermoz à quai à Ushuaïa, avec à couple son navire ravitailleur.
  • Mon tableau préféré, Mermoz à quai dans le bassin Bellot, au Havre, à la sortie du sas Quinette de Rochemont.

Enfin, une très belle gouache du peintre havrais Patrice Bortoluzzi représentant Mermoz dans le canal de Suez. Une partie des œuvres de Patrice Bortoluzzi, malheureusement décédé en 2004, sont exposées au musée du Havre.

MERMOZ vu par le peintre REMOND
mermoz vu par le peintre remond
memoz au mouillage a malte
mermoz a quai a ushuaia
mermoz a quai dans le bassin bellot au havre
MERMOZ vu par le peintre BERTOLUZZI et maquette du paquebot
mermoz dans le canal de suez par patrice bertoluzzi
maquette
maquette multi713


  • Voici également deux photographies de Mermoz que je montrais parfois aux passagers. La plupart me demandaient alors d’où ces clichés avaient pu être pris. La réponse est

« dans mon jardin », car il s’agit d’une maquette.
Cette très belle maquette au 1/100e, véritable chef d’œuvre, a été réalisée par un maquettiste bulgare auquel je l’avais commandée en 1995, en fournissant photos et plans.
Elle est digne d’un musée tant la précision dans tous les détails est remarquable.

Enfin, Mermoz a figuré dans certains films, et notamment dans « Là-bas, mon pays » du réalisateur Patrice Leconte, avec comme actrice principale Mathilda May. Les scènes de départ d’Alger, à la fin de la guerre d’Algérie, ont été tournées sur le navire, lors d’une escale à Tanger. J’avais d’ailleurs été surpris, lors de l’accostage dans ce port, de voir tous les hangars recouverts d’inscriptions à la gloire de l’Algérie française, telles : « OAS, ou Vive Salan » avant de réaliser que c’était pour les besoins du film. Les passagers ont participé, comme figurants, au tournage.

Les sauvetages

A bord de Mermoz, j’aurai participé à trois sauvetages et une assistance.

  • En 1988, ce fût le sauvetage des six marins du caboteur grenadien Albatros III qui avait chaviré et coulé au large de La Dominique, suite à un ripage de cargaison. Nous avions mis un canot à la mer pour récupérer ces hommes qui dérivaient depuis une dizaine d’heures sur un radeau.

Choqués et transis ils furent vite réconfortés et débarqués à Pointe à Pitre.

  • En 1991, sous les ordres du commandant Mosser, ce fût le repêchage acrobatique des deux occupants du voilier Capsicum, perdu par gros mauvais temps au large des Canaries, suite à une voie d’eau. Dans l’impossibilité de mettre un canot à la mer, il fallût effectuer une manœuvre délicate pour approcher la survie en la gardant sous le vent, lui envoyer une ligne de survie en utilisant le lance-amarre, puis hisser les deux hommes à bord au moyen d’un filet, sous un orage de fin du monde.
  • En 1996, j’ai apporté une assistance médicale au morutier de Saint Malo « La Grande Hermine », au nord de l’île de l’Ours, dans l’océan arctique. Ce navire avait lancé un appel radio, ayant un malade qui nécessitait une intervention. Nous avons donc envoyé notre médecin à son bord. Opération terminée, il nous a remercié en nous offrant trois cents kilos de morues fraîches.
  • Enfin, toujours en 1996, ce fût le sauvetage de cinq marins indonésiens qui, suite à une panne de moteur, dérivaient depuis dix sept jours sur une petite embarcation, sans vivres et sans eau, entre Sulawesi et Bornéo.
Sauvetages
recuperation grenadiers au large de la guadeloupe multi973
assistance morutier
sauvetage au large des canaries


Les navires rencontrés

Au cours d’une si longue carrière, Mermoz a croisé bien des navires célèbres et il est hors de propos de les citer tous.

Voici par exemple la JEANNE D’ARC, alors au mouillage des Saintes.

Et le paquebot Norway, ex-France, venant se mettre à quai devant nous à Messine (voir photo ci-dessous).

Norway est pour moi une longue histoire.
Mon grand-père, ancien chef mécanicien à la compagnie générale transatlantique, retiré à Pornic, m’emmenait parfois, quand j’étais petit garçon, voir les navires en construction à Saint Nazaire : Jean Mermoz, plus tard France dont j’avais suivi le lancement en Mai 1960.
Quelques années plus tard, tout jeune pilotin de seize ans embarqué sur le cargo transatlantique Winnipeg, j’avais croisé le prestigieux paquebot en plein milieu de l’Atlantique et pris cette mauvaise photo en noir et blanc.
En 1967, j’étais élève officier à l’école du havre et régulièrement nous apercevions France qui partait pour New York ou en revenait.
Ce jour de 1998, 31 ans plus tard, nous étions dans le même port. J’ai invité le commandant norvégien à déjeuner sur Mermoz, et le soir il m’a, à son tour, invité sur son navire. Il m’a emmené sur sa passerelle et, tandis qu’il discutait avec ses officiers, je suis allé sur l’aileron.

Ce fût un moment de grande émotion. J’étais en tenue de commandant, sur la passerelle de France ; sur l’arrière se trouvait Mermoz, dont j’étais le commandant ! J’ai alors revu toute mon enfance, toute ma jeunesse, toute ma carrière, toutes ces années passées à la mer…Mais je savais qu’en cette fin de siècle, une page de l’histoire de la marine marchande, représentée par ces deux navires, allait être tournée. Réunis ce jour-là dans le même port, ces vestiges de la vieille marine étaient condamnés.

FRANCE devenu NORWAY et MERMOZ
lancement de france
france
olivier prunet sur mermoz

norway et mermoz


De fait, quelques mois plus tard Mermoz était vendu à un armement grec de Chypre qui le renommait Sérénade pour en faire un navire casino au large des côtes israéliennes et Norway était mis à la chaîne à Bremerhaven.

Les deux navires ont été démolis sur les plages d’Alang, aux Indes, en 2008. Ils étaient d’ailleurs échoués tout proches l’un de l’autre. Nés un demi siècle plus tôt à Saint Nazaire, ils terminaient leurs brillantes carrières côte à côte à Alang.

NORWAY (ex FRANCE) et SERENA (ex MERMOZ) en déconstruction sur les plages d'Alang (INDE)
Norway sur la plage d'Alang
Déconstruction de Norway sur la plage d'Alang
Déconstruction du Serena sur la plage d'Alang


L’équipage

L’une des dédicaces portées sur livre d’or de MERMOZ qui m’a le plus touché est celle du général Schmidt concernant l’équipage.
De fait, sur le plan humain, Mermoz m’aura permis de commander à un équipage d’une classe exceptionnelle composé en majorité de Français et d’Indonésiens avec, en plus petit nombre une quinzaine d’autres nationalités. Les officiers étaient en général Français, mais il m’est arrivé d’avoir des officiers Belge, Hollandais, Italien, Croate, Brésilien, Mauricien, Canadien et même Panaméen. Mais tous, Français comme leurs camarades Indonésiens, Européens ou Américains comme Asiatiques, avaient su former une véritable équipe, d’une cohésion exemplaire, d’une rare efficacité, d’une fidélité à toute épreuve ; une équipe de professionnels sur laquelle il était possible de compter à chaque instant, avec laquelle on pouvait aller au bout du monde.

Equipage du Mermoz

Conclusion

A l’aube du XXIe siècle, Mermoz, ce navire à l’atmosphère chaleureuse, aux itinéraires somptueux, aux navigations insolites, aux croisières prestigieuses, devint un rêve du passé.
Tout comme l’aviateur glorieux dont il avait si longtemps porté le nom, ce navire mythique allait désormais entrer dans la légende.


Article rédigé par Olivier Prunet : Capitaine au Long Cours


Le créateur de cet article est Jean-Michel Tanguy
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